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Samedi 4 avril, le directeur général de la Santé, Jérôme Salomon, annonçait un bilan provisoire de 2 028 personnes au moins décédées du Covid-19 en Ehpad – établissement d’hébergement pour personnes âgées dépendantes. Plus de la moitié des 7 400 établissements français seraient déjà touchés par l’épidémie. Mais entre les grandes chaînes privées, les établissements associatifs et les Ehpad publics, entre ceux qui ont, dès le début, eu accès à des masques et à des tests, ceux qui ont devancé les mesures de confinement, ceux qui ont renvoyé leurs psychologues, kinés et ergothérapeutes ou ceux qui ont, au contraire, demandé le renfort de ces professions pour « tenir », aucune situation n’est semblable à l’autre. Le Point a fait un tour de France, forcément incomplet, de ces lieux tellement éprouvés par l’épidémie. En l’absence des proches, interdits de visite, aides-soignants, infirmiers, médecins et psychologues en Ehpad ont la charge écrasante de soigner « nos vieux » et, parfois, de les accompagner, sans nous, vers la mort. Chronique d’une catastrophe annoncée, ce journal de l’épidémie raconte aussi des initiatives et des démonstrations de courage dont, demain, il faudra se souvenir.

20 mars, les activités à l’arrêt. À l’entrée du grand Ehpad public flambant neuf du village de Castets (Landes), Anne Vigneau, médecin généraliste, enfile un dérisoire masque chirurgical et contrôle sa propre température avant d’entamer la tournée des chambres. Elle vient ici deux fois par semaine. Depuis neuf jours déjà, les quelque 7 400 Ehpad de notre pays sont fermés aux visites des familles. Ici, le kinésithérapeute et le psychologue ne viennent plus et toutes les activités et animations ont été arrêtées. Et comme dans tant de maisons de retraite confinées, le son de BFM TV résonne partout, derrière les portes closes et dans les couloirs vides. Anne s’inquiète pour un résident hémiplégique. Sans ses habituelles séances de kiné, il commence à avoir des escarres. Aucun cas de Covid-19 n’est encore à déplorer. Mais, déjà, l’établissement a été prévenu : « D’après les consignes que nous avons reçues, dit Anne, si l’épidémie arrive dans la résidence, l’hôpital recevra les trois premiers cas, et les autres, il faudra les gérer ici. » Or, ici, il n’y a aucune infrastructure, pas de combinaison pour les soignants. Il ne reste qu’une paire de lunettes de protection à Anne, qui date du H5N1…

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23 mars, quatre soignantes en réclusion. À l’Ehpad Sainte-Marie du Mesnil-Guillaume (Calvados), quatre soignantes se réveillent sur les matelas qu’elles ont disposés dans la salle de gymnastique. La veille, Séverine Poulvelarie, la directrice, a proposé au personnel volontaire de se cloîtrer avec les 21 résidents, mesure qu’elle juge nettement plus efficace qu’une simple fermeture aux visites des familles. Julie, infirmière, Arlette, aide-soignante, Gisèle, aide-soignante officiellement à la retraite mais qui a proposé son soutien bénévole, ont accepté cette étrange réclusion. Il est six heures, c’est le premier matin et la journée sera longue. D’ordinaire, sept employés font marcher l’établissement, dont plusieurs résidents sont centenaires. Désormais, à quatre, elles vont devoir faire les repas, les distributions de médicaments et la désinfection des surfaces. « C’est aussi nos familles que l’on protège », explique Julie. Elle a quatre enfants et n’a pas la moindre idée de la date à laquelle elle pourra, de nouveau, les serrer dans ses bras.

Les déambulants ne tiennent pas en place, alors, j’essaye de leur faire faire un petit tour.

24 mars, des fleurs, et rien d’autre. Jean-Bernard Prim, directeur de l’association Chemins d’espérance, responsable d’une vingtaine d’Ehpad en France, tient sa réunion de crise quotidienne avec les directeurs de ses établissements. Aucune situation n’est semblable aux autres. Dans certains Ehpad, on a eu des masques et des tests. Dans d’autres, on en manque encore cruellement. L’établissement de Colmar est dans une situation dramatique et, partout, le manque de personnel, qui tombe lui aussi malade, se fait déjà sentir. Jean-Bernard Prim pressent déjà l’opprobre qui va certainement s’abattre, à mesure que le virus y sèmera la mort, sur les maisons de retraite. Il aimerait pourtant qu’on distingue les grandes chaînes privées des Ehpad associatifs qui, comme ceux qu’ils dirigent, « ne font aucun profit  ». « Depuis que les grands groupes se sont imposés dans le domaine de la dépendance, la tendance est à la taylorisation des tâches, au minutage des toilettes et aux réductions budgétaires », explique-t-il. Selon lui, jamais l’État n’a eu le courage de freiner cette financiarisation du secteur, ni n’a œuvré pour la revalorisation de ces professions dédiées à la dépendance qui sont aujourd’hui sur le front. Quand l’heure des comptes sonnera, Jean-Bernard Prim voudrait qu’on s’en souvienne.

Ce même jour, les familles des résidents d’un Ehpad associatif parisien – appelons-le « les Bleuets » – reçoivent un e-mail enjoué du très bienveillant directeur. Un fleuriste du quartier, fermant boutique pour cause de confinement, a livré gracieusement toutes ses fleurs à l’établissement. Le directeur a pris cette débauche de bouquets en photo, il envoie les clichés colorés aux familles et assure les proches du dévouement complet de ses équipes. Mais il annonce aussi deux cas positifs, parmi les résidents.

25 mars, kiné, mais pas que. Dans un établissement de la Fondation Rothschild, 80 résidents ont été testés positifs, une dizaine sont déjà décédés. Ludovic, kiné dans un Ehpad des Hauts-de-Seine, où plusieurs résidents sont déjà malades, fait faire à tour de rôle de petites virées dans le jardin à certains patients atteints d’Alzheimer, incapables de rester dans leur chambre. « On les appelle les déambulants, on les retrouve sans arrêt dans le couloir », dit-il au Point. « Alors, il faut les faire bouger, mais on prend soin de ne rencontrer personne. » Ludovic ne fait plus de massages, trop risqués en ces temps d’épidémie, mais, pour atténuer les effets délétères du cloisonnement, il aide les résidents à se lever, à sortir de leur lit, leur tient souvent la main durant de longues minutes. Et les écoute comme jamais. « Les malades d’Alzheimer utilisent beaucoup d’images qu’il faut apprendre à décrypter. Par exemple, quand un patient me dit qu’il se sent replié, j’entends qu’il a besoin de s’étirer. » Il leur tend aussi parfois un miroir. Comme si ce reflet d’eux-mêmes pouvait évoquer les proches dont ils sont privés, repeupler, un peu, leur existence isolée. Ludovic a mille idées, mais se sent démuni devant les patients infectés. L’établissement n’a pas de masques FPP2. Alors, il leur parle sans les approcher, reste sur le pas de la porte, kiné privé du geste, du toucher. « Impuissant, mais pas inutile », soupire-t-il.

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26 mars, premier décès. Un nouvel e-mail de la direction des Bleuets annonce sobrement à la famille le décès, entourée de l’équipe médicale, de madame X, dépistée 24 heures plus tôt positive au Covid-19. Le cœur s’affole.Lire cet e-mail une seconde fois, découvrir que madame X avait 95 ans, pousser un long soupir de soulagement et en avoir aussitôt un peu honte. À partir de quel âge est-il admissible de mourir du virus ? Vivre un peu moins que ce qu’on aurait dû, parce qu’on est en Ehpad en temps d’épidémie, est-ce collectivement, philosophiquement supportable ?

28 mars, du chocolat, mais pas de masque. La veille, le ministre de la Santé, Olivier Véran, a demandé le renforcement des mesures de protection au sein des établissements pour personnes âgées, mesures pouvant aller jusqu’au « confinement dans les chambres ». Gilles Gognet, gérontologue et directeur d’un Ehpad à Enghien-les-Bains, tombe des nues. « Moi, je suis passé au confinement plus de 10 jours avant d’en avoir reçu l’ordre par les directives de l’ARS », souffle-t-il. « Ceux qui prennent la parole ne semblent avoir aucune connaissance du terrain. Les établissements qui, comme le mien, ont fermé en amont sont un peu à l’abri. » Gognet a mis en place, dès le 28 février, tout un protocole pour les équipes, avec sas de décontamination, blouse à ne porter qu’une journée et port de masques. « Normalement, un masque ne dure que trois heures, mais nous n’en avons pas le nombre nécessaire, c’est cela qui est dramatique. » La distribution promise par l’ARS a été dérisoire. Alors, on se débrouille. Le 12 mars, une crèche du quartier qui fermait ses portes a envoyé son stock à l’Ehpad. Et quelques jours plus tard, c’est une famille de résident, vivant en Chine, qui a envoyé un colis contenant une centaine de masques. On en est là… Les soignants, épuisés par la lourdeur du protocole sanitaire, par le temps des repas à porter en chambre et par les difficultés de transport, sont exsangues. Certains mettent plus d’une heure trente de trajet pour venir. Alors, Gilles Gognet a demandé à la mairie de lui donner accès aux chambres en centre-ville du groupe hôtelier Lucien Barrière. Las, les chambres ont été réquisitionnées pour les personnels de la préfecture et de l’hôpital de Pontoise. Rien pour ceux de l’Ehpad. « Je ne sais pas combien de temps on va tenir », dit Gognet. Il y a dix jours, un chocolatier fermant boutique est venu apporter des cargaisons de douceurs aux soignants et aux résidents. « De toute façon, Pâques, c’est mort », a-t-il confié au directeur.

Le bruit de fond, c’est encore et toujours BFM TV.

29 mars, le standard ne répond plus. Aux Bleuets, le téléphone sonne sans discontinu dans la chambre de Monsieur Y, qui ne décroche plus. C’est une aide-soignante qui finit par saisir le combiné et lui passer sa fille. Monsieur Y, qui quelques jours plus tôt était en forme, seulement un peu désorienté par le confinement, a désormais une voix méconnaissable. Il est 15 heures, il n’a pas eu la force de s’habiller, il ne sait plus quel jour on est, prononce des mots difficilement audibles. Un vacarme insensé règne dans la chambre, des gens parlent. Il semble bien entouré. « Passe-moi quelqu’un, papa, que je comprenne. Madame l’aide-soignante, reprenez le téléphone, expliquez-moi… » On tend l’oreille. Ce bruit, c’était encore et toujours BFM TV, il n’y a plus personne dans la chambre, l’aide-soignante est repartie, le combiné est retombé et le standard de la maison sonnera dans le vide durant des heures. Pas moyen d’avoir des nouvelles. Le soir même, un nouveau courriel du directeur explique qu’on n’a pas assez de bras, ici, pour répondre aux appels et aux e-mails innombrables des familles paniquées. Il dit que des psychologues sont venus prêter main-forte, qu’on a mis en place des promenades individuelles et une bibliothèque tournante, qu’au menu en chambre, aujourd’hui, il y avait un repas américain : « Potatoes, nuggets et carrot cake. » Il dit tout cela avec un tact et un dévouement évidents, mais on sent bien que le cœur n’y est plus. Des animations sont organisées dans le jardin, le personnel plein d’énergie fait un genre de chorégraphie quotidienne et les résidents, confinés dans leurs chambres, sont conviés à les suivre le nez collé aux vitres : le directeur envoie encore quelques clichés consolants. Mais ces petites têtes grises aux fenêtres, ce personnel masqué qui danse dans le jardin : c’est un bal irréel, si triste.

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30 mars, contention et nourriture mixée d’office. Nathalie, psychologue contractuelle dans un Ehpad du Val-de-Marne appartenant à une grande chaîne privée, s’étonne du peu de respect des mesures de confinement, au sein de son établissement. « Le patio de la maison de retraite ressemble à un hall de gare alors que deux patients et un infirmier, au moins, sont contaminés. J’ai contacté l’ARS qui m’a fait cette réponse stupéfiante : le directeur a toute latitude pour organiser le service chez lui. » Elle s’inquiète des manquements éthiques dont elle est témoin : contention, nourriture mixée d’office. « On ne leur demande déjà pas leur avis d’habitude, mais alors là. » Et parle d’une véritable omerta. « Les actionnaires ont tellement peur. C’est bien simple, les cas positifs, on n’en parle pas. »

80 % des résidents en Ehpad nous disent que, s’ils avaient eu le choix, ils ne vivraient pas là.

1er avril, l’heure des bilans morbides. 19 résidents sont morts du Covid à l’Ehpad « La Riviera », près de Cannes. Neuf sont décédés à la Verpillière, dans l’Isère. Partout, la presse régionale se fait l’écho des bilans morbides annoncés par les maisons de retraite locales ou les ARS. La veille, le Comité consultatif national d’éthique (CCNE), saisi par le ministère de la Santé, a rendu un avis ambivalent sur les mesures de confinement dans les Ehpad, appelant à la préservation d’un espace de circulation physique, au retour de certaines personnes âgées dans leurs familles et aux visites possibles des proches dans les Ehpad, quand des tests massifs pourront, enfin, être mis en place. « Nous comprenons l’enjeu de santé publique », dit au Point Régis Aubry, médecin-chef du département douleurs et soins palliatifs du CHU de Besançon, qui est l’un des auteurs de l’avis. « Mais ce qui est essentiel, lorsqu’on approche de la mort, c’est la présence humaine. Il fallait prendre des mesures, mais attention à ne pas passer un seuil au-delà duquel nous ne serions plus une société civilisée. » En mai 2018, le CCNE avait rendu un avis extrêmement sévère sur la prise en charge des personnes âgées en France, dénonçant notamment les Ehpad comme un système de « ghettoïsation et de concentration déshumanisée ». « Cette crise sanitaire doit nous pousser à interroger notre modèle du tout Ehpad », met en garde le Pr Aubry. « En temps d’épidémie, ces lieux où l’on concentre les personnes âgées entre elles se révèlent extrêmement dangereux. » Et de rappeler ce qui avait été relevé dans l’avis de mai 2018 : 80 % des résidents d’Ehpad juraient que, s’ils avaient eu le choix, ils ne vivraient pas là.

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2 avril, « Chef scout, toujours prêt ! » Dans l’établissement où travaille Ludovic, le kiné, trois patients sont morts, quelques-uns sont « sous oxygène ». Certains résidents dépriment, d’autres ont de brusques regains d’énergie. Comme souvent à cet âge, c’est l’enfance, la jeunesse qui refait surface avec une vivacité sidérante. Un vieux monsieur, ancien chef scout, répète en boucle : « Si vous avez besoin de moi, toujours prêt ! » Une dame âgée, qui fut jadis infirmière, voudrait « donner un coup de main » aux équipes. Les élans ne sont pas toujours rationnels, les phrases parfois incompréhensibles, mais Ludovic, comme il le dit drôlement, « raccroche les wagons des mots » et les prend quelques fois en notes. Il y a parfois beaucoup de poésie quand la raison déserte…

Au Mesnil-Guillaume, les quatre héroïnes enfermées volontaires tiennent le coup. Dix jours déjà. Sans cuistot, c’est Séverine, la directrice, qui prend en charge les repas quotidiens pour 25 personnes. « Ce n’est pas beaucoup plus qu’un grand repas de famille », dit la vaillante cheffe d’établissement. Julie s’assied parfois dans le couloir, sur le pas de la porte, et fait la lecture aux résidents. Aucun cas de Covid-19 n’est encore signalé, ici. Et c’est un peu leur victoire à toutes les quatre.

Pour les enfants qui n’ont pas pu accompagner leur parent vers la mort, ni même l’enterrer comme ils l’auraient voulu, les deuils risquent d’être pathologiques

3 avril, les journées minutées et exténuantes. La veille, le directeur général de la santé, Jérôme Salomon, a annoncé qu’au moins 884 personnes étaient décédées dans les Ehpad, depuis le début de la crise sanitaire. Mais chacun sait que ces chiffres sont lacunaires. Il est 15 h 30, et Eugénie, 27 ans, infirmière dans une maison de retraite, à Lille, pédale lentement, épuisée, pour rentrer à son domicile. Sur les 88 résidents de l’établissement dans lequel elle travaille, beaucoup sont malades, une dizaine est déjà placée sous oxygène. Eugénie a commencé son travail à 7 heures. Après une courte sieste chez elle, elle reviendra sans doute prêter main-forte à sa collègue de l’après-midi. Trois infirmières manquent déjà à l’appel. Eugénie n’a pas eu le temps de déjeuner et les journées, minutées, sont exténuantes. « Mettre et enlever les combinaisons, désinfecter tout, prendre les constantes, tout noter comme l’ARS nous le demande, cela prend un temps fou. On n’a plus jamais le temps pour les actes gratuits : prendre une main, parler quelques minutes, c’est fini. » Eugénie a des crises de larmes. D’énormes coups de fatigue. Elle craint plus que tout de tomber malade. « Je ne sais pas comment feraient mes collègues. » Elle dit aussi son admiration pour les résidents, dont beaucoup la remercient constamment, lui parlent de la guerre, lui disent : « On en a vu d’autres. » En l’absence des familles, c’est un lien d’une force inédite qui se noue entre ces personnes âgées et ceux qui les soignent. « On nous dit de ne pas nous attacher à eux, mais ce n’est pas possible », soupire Eugénie. Rien de tout cela, ces gestes que les soignants n’ont plus le temps de faire, ce lien brutalement coupé entre parents et enfants, cette culpabilité collective, surtout, ne nous laissera indemnes.

« Je vois beaucoup de familles qui se sentent coupables, impuissantes », rapporte Régis Aubry. « Pour les enfants qui n’ont pas pu accompagner leur parent vers la mort, ni même l’enterrer comme ils l’auraient voulu, les deuils risquent d’être pathologiques. Notre société a voulu nier la réalité du vieillissement en mettant les personnes âgées à distance, en les concentrant, en refusant de penser la fragilisation de l’individu en fin de vie et nous allons le payer aujourd’hui. »

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